Le Géant Foucard (Foucarmont)

Au XIXe siècle, les habitants prétendaient encore que les restes du géant légendaire Foucard avaient été exhumés en 1796 (1) autour de l’église et des halles dans le jardin du presbytère. Il s’agissait d’un cercueil en pierre, d’ossements, d’une épée oxydée et peut-être d’une inscription illisible (2).

 

1-M. l’abbé Decorde place cette découverte en 1800, et M. Parisy, en 1796

2-Isabelle Rogeret, Carte archéologique de la Gaule: La Seine-Maritime 76, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1997.

Il me semble que l’on peut attribuer également à l’époque franque non-seulement la dénomination de camp de Thèodorick, donnée à un quartier de Foucarmont et retrouvée par M. Parisy, mais encore le nom de Foucarmont lui-même, que le peuple prétend venir d’un géant. D’après la tradition, le géant Foucard, dont l’existence nous paraît un roman, aurait été le père ou le parrain du bourg. Le peuple, qui ne veut pas avoir tort, prétend même qu’il a vu son cercueil avec son épée et ses grands ossements lorsque l’on enleva des terres autour de l’église et des halles. M. l’abbé Decorde place cette découverte en 1800, et M. Parisy, en 1796, lorsque l’on traça à travers le bourg la route impériale no 28. Nous n’avons point à nous prononcer sur cette tradition qu’il nous suffit de citer.

Enfin, il est un dernier monument que nous croyons pouvoir rapporter, pour cette même époque, à l’existence de Foucarmont et de la forêt d’Eu. Nous voulons parler d’un roman du moyen-âge, intitulé: « Histoire plaisante et récréative faisant mention des prouesses et vaillances du noble Sypéris de Vinevaulx et de ses dix-sept fils. » Ce roman, dont un manuscrit original est à la Bibliothèque impériale, se trouve dans un recueil intitulé: Mélanges tirés d’une grande Bibliothèque, t. H, p. 207-222, in-8°, 1780. On croit qu’il a été composé à Foucarmont, au xne ou au xme siècle. — L’histoire commence à l’an 632, et l’on y voit « comment le géant Foucard fut occis par le gentil Sypéris de Vinevaulx ; » Vinevaulx était, à celte époque, le nom d’une partie de la forêt d’Eu (1).

Période normande. — Nous enregistrons, seulement pour mémoire, la fondation de l’abbaye de Foucarmont, par les comtes d’Eu, en 1130, dans un lieu dit alors le Font-Théodore, et nommé depuis la fontaine de Saint-Martin.

Source: La Seine-Inférieure historique et archéologique : époques gauloise, romaine et franque De Jean Benoît Désiré Cochet.

Parmi les multiples productions de l’abbaye de Foucarmont, il en est une qui a connu son heure de gloire la Chanson de Syperis de Vinevaulx écrite vers 1400 par un moine du nom de Brienchon. Il s’agit d’un roman du moyen-âge ou plutôt d’une chanson de geste dont l’action se situe au VIIème siècle. Elle retrace « L’histoire plaisante et récréative faisant mention des prouesses et vaillances du Noble Sypéris de Vinevaulx et de ses dix-sept fils ».
On y apprend comment le géant Foucard fut vaincu par le gentil Sypéris de Vinevaulx, aidé de ses fils.

Ciperis de Vignevaux [article]
Claude Badalo-Dulong
Romania Année 1950 281 pp. 66-78

Ciperis de Vignevaux

La chanson de Ciperis de Vignevaux, après avoir joui d’un succès certain, puisqu’elle fut mise en prose et, sous cette forme, imprimée trois fois duxveau xvie siècle, puis incorporée à la collection Sylvestre en 1842, est aujourd’hui bien négligée des érudits. Faute de reposer sur une édition critique ‘, les quelques études qui lui ont été consacrées, comme celles de Kaphengst et de Machovich % sont très superficielles pour ne pas dire fantaisistes. En particulier, la question des sources historiques est entièrement à reprendre.

La pauvreté de la tradition manuscrite explique en partie la rareté et l’insuffisance des travaux. Nous ne possédons qu’une rédaction versifiée de Ciperis, incomplète du début ; elle est contenue dans un manuscrit picard du commencement du xve siècle (Bibl. nat. fr. 1637) qui comprend 7.895 vers et devait en comprendre originellement près du double ; encore la partie restante présente-t-elle trois lacunes.
Mais il est possible de combler ces lacunes en recourant au 1 2
manuscrit en prose, dont on a généralement méconnu l’intérêt, et à un texte ignoré jusqu’à présent, que nous appellerons/.
/ représente des fragments d’une autre rédaction versifiée, également picarde, transcrits au xvie siècle par le Président Fau- chet 1 ;
le manuscrit en prose, conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles (nos 3576-3577), soit B, a été écrit au milieu du xve siècle, et c’est par lui que nous connaissons le début de l’œuvre.

A l’aide de ces trois textes, on peut donc reconstituer l’intrigue de Ciperis, intrigue longue et touffue dont nous ne donnerons ici que l’essentiel.
Ciperis est le fils naturel de Clarisse, fille du duc d’Orléans, et de Philippe, fils du roi de France Clotaire. Il naît en Normandie, dans la forêt de Vignevaux, dénommée plus tard forêt d’Eu, où sa mère a cherché refuge. Puis, celle-ci ayant été enlevée par le géant Foucart, seigneur du pays, qui l’emmène dans son château de Blarimont, Ciperis est recueilli et élevé par un ermite. Tout jeune encore, il parcourt le monde en accomplissant des exploits extraordinaires. De retour au pays natal, il triomphe du géant en combat singulier et délivre sa mère. Pour commémorer cette victoire il donne au château le nom de Foucarmont, et fait pendre à « la maistre porte » une côte du monstre. C’est dans la même intention que, devenu roi, il fondera l’abbaye de Notre-Dame de Foucarmont, à laquelle, deux cents ans après, un autre comte de Vignevaux, Flourent, fera don de la côte comme relique.
A quelque temps de là, le nouveau seigneur, chassant dans ses bois, y rencontre la fille du roi Dagobert (successeur de Clotaire), Orable, renvoyée de la cour paternelle à la suite de fausses accusations. Il lui offre son cœur et sa main, mais en fin de compte néglige de l’épouser, et c’est illégitimes que naîtront leurs dix-sept fils ! Dagobert, plus tard réconcilié avec sa fille, légitimera cette union et les enfants qui en sont issus.
Ceux-ci, devenus grands, se révèlent aussi vaillants que leur père ; chacun d’eux conquiert un royaume à la pointe de l’épée. L’empereur d’Allemagne, émerveillé par le courage du jeune Louis de Vignevaux, lui donne sa fille Aragonde, et de ce mariage naîtra Goutliequins, futur empereur de Rommenie et rival de Theseus de Cologne.

Cependant un usurpateur, Guy de Provence, s’est fait proclamer roi par les bourgeois de Paris. Dagobert réussit à l’expulser, aidé par son frère Ludovis, qu’il est allé chercher pour l’occasion à Cîteaux où il vivait retiré ; de nombreux moines aident à la victoire. Il se dirige ensuite vers la Hongrie, pour secourir le roi Philippe — qui n’est autre que le père de Cipe- ris — assiégé dans Morons, sa capitale, par les Sarrasins. La bataille, longue et acharnée, est finalement gagnée grâce à la bravoure de Ciperis et surtout de son fils Bouchiquault. Suit une reconnaissance générale : Philippe épouse enfin Clarisse et Ciperis est légitimé à son tour.

De retour à Paris, Dagobert marie son frère Ludovis à la princesse Baudour, future sainte Bathilde. Peu après, il meurt et un nouveau conflit se déclenche autour de sa succession. Le traître Lambert d’Anjou s’empare de la couronne; Theseus et son fils Gadifer aident Ludovis à la reprendre. Mais Ciperis, qui s’estimait «le plus prochain hoir » parsa femme, jure sur saint Pierre de se venger et commence par attaquer le comte de Flandre, Raoul, fidèle allié de Ludovis. Raoul, blessé par Thierri de Vignevaux, lui donne, avant de mourir, sa fille en mariage. Thierri fait le serment d’élever sur la tombe de son beau-père l’abbaye de Saint-Vaast.

Au même moment la guerre extérieure rebondit, et Ciperis doit aller délivrer Coblence assiégée par les Sarrasins, et où sa belle-fille Aragonde vient de mettre au monde un enfant nommé Césaire, qui régnera plus tard sur Rome.
A son retour en France il a une entrevue à Corbie avec la reine Baudour, qui lui propose de fonder au lieu même où ils se trouvent une abbaye en l’honneur de saint Pierre, pour le délier de son vœu de vengeance. L’accord est conclu : Ciperis succédera à Ludovis, ses fils Thierri puis Clovis seront rois après lui.

Sources historiques. — Ce récit a-t-il un fondement historique ? Et d’abord qui est ce Ciperis, comte de Vignevaux, petit- fils d’un roi de France et roi lui-même ? Son nom est évidemment un diminutif savant de Chilpertcus; on trouve des formes approchantes (Cilperis et Cisperis) dans Jean d’Outremeuse. Ceci étant, on a généralement identifié notre héros à Chilpéric II, roi de Neustrie et d’Austrasie (716-720). Nous allons voir, qu’en fait, c’est de Childéric II qu’il tient la place. Le roi Clotaire qui règne en 632, au moment où commence le récit, représente Clotaire II (613-629) ; celui-ci eut en effet pour fils et successeur Dagobert (631-629), à qui succéda Clovis II, ici Ludovis, dont on fait un frère du précédent. Dans l’histoire comme dans la chanson Clovis II, alias Ludovis, épouse Baudour (ou Bathilde) plus tard « saintie ». Après Clovis il régna son fils Clotaire III, détrôné par Childéric II (662-675), à qui succéda son frère Thierry III, fondateur de Saint-Vaast, puis Clovis III neveu de ce dernier. Dans notre texte Clotaire III est supprimé, mais l’ordre de succession reste le même aux liens de parenté près : Ciperis, Thierry, Clovis. Au point de vue chronologique c’est donc bien la place de Chidéric II qu’occupe Ciperis, et non celle de Chilpéric II, fils du précédent et qui ne régna que 3 5 ans plus tard, de 715 à 720. Le tableau ci-dessous résume cette conclusion :

Clotaire II
I
Dagobert
I
Clovis II (Ludovis) -J- Bathilde (Baudour)
I
[Clotaire 111]
I
Childéric II (Ciperis)
I
Thierry III
I
Clovis III

Il serait vain de chercher d’autres rapports entre le Childéric II de l’histoire et le Ciperis de la chanson : si le second a pris au
premier sa place dans la chronologie, il ne lui a pris que cela. Il est bien moins roi mérovingien que comte de Vignevaux, et c’est autour de ce titre que nous pourrons grouper les éléments historiques qui permettront de localiser et de dater le poème.

Qu’est-ce que Vignevaux ? C’est, nous dit B, l’ancien nom d’Eu. Quanta Foucarmont, c’est actuellement un village de la Seine-Inférieure (arrondissement de Neufchâtel-en-Bray, canton de Blangy), situé à 400 mètres d’altitude, et qui, dans les actes du moyen âge, est appelé Folcardi ou Fulcardi mons. L’auteur en connaît très exactement les environs dans un rayon de cinquante kilomètres ; pour le reste, ses connaissances géographiques sont des plus incertaines. Voilà qui situe avec précision notre récit. Reste à examiner si les données de l’histoire régionale concordent avec celles de la chanson.
Que faut-il penser de la légende de Foucart ? Est-elle antérieure à notre texte et lui a-t-elle servi de source ? Est-elle au contraire une invention de l’auteur? L’abbé Decorde, érudit local, en fait état sans se prononcer dans un ouvrage de 1856 : « A en croire une tradition répandue dans le pays, écrit-il, le bourg tirerait son nom de certain géant nommé Foucart, qui l’habita il y a bien longtemps. On ne dit point dans quel siècle. On a même cru voir les restes de ce géant dans un cercueil en pierre, trouvé, il y a une cinquantaine d’années, dans le jardin du presbytère, au moment où l’on enleva une grande quantité de terres autour de l’église et des halles, pour remblayer au bas de la Grand’Rue. Il y avait sur ce cercueil, qui renfermait des ossements gigantesques et une épée oxydée, une inscription qu’on n’a pu lire » L’abbé Cochet, le premier, fit un rapprochement entre cette légende et Ciperis qu’il connaissait par l’analyse insérée dans les Mélanges tirés d’une grande bibliothèque.

En outre, il apportait quelques variantes à la version de Decorde : « On peut attribuer… à l’époque franque… le nom de Foucarmont lui-même, que le peuple prétend venir d’un géant. D’après la tradition, ce géant Foucart, dont l’existence nous paraît un roman, aurait été le père ou le parrain du bourg. Le peuple, qui ne veut pas avoir tor.t, prétend même qu’il a vu son cercueil avec son épée et ses grands ossements lorsqu’on enleva des terres autour de l’église et des halles ‘. » Cette découverte aurait eu lieu en 1796, pendant la construction d’une route de Neufchâtel à Abbeville, plus tard route impériale n° 28.
Enfin, grâce à la complaisante érudition d’un habitant de Foucarmont, M. Desjonquères, nous avons appris que la légende survivait encore.
Mais pour intéressants que soient ces témoignages, ils n’en sont pas moins tous postérieurs à 1780, date à laquelle parut le tome VIII des Mélanges, où est insérée l’analyse de notre chanson. L’abbé Decorde est sans doute sincère et il ne connaît pas Ciperis, mais rien ne prouve que d’autres érudits locaux n’aient pas utilisé et répandu le texte pour la plus grande gloire de leur petite patrie.
Foucarmont, il est vrai, est un centre archéologique assez riche ; on y a trouvé des sépultures des époques gauloise et franque. On saitavec quelle facilité naissent les légendes autour de ces souvenirs antiques. M. Lot a montré que celle d’Isoré s’était formée autour d’une des sépultures romaines qui foisonnaient dans l’ancien «fief des tombes » On pourrait imaginer pour Foucart un processus analogue, la légende se formant autour d’un cercueil ancien et détaillé supérieure à la normale (comme celui découvert en 1796), et le pays prenant le nom de Foucart-mont, de même que le fief des tombes prend celui de « Tombe-Isoré » (Tombe-Issoire). La difficulté est que, si dans le dernier cas, l’on est certain que l’emplacement auquel Isoré a laissé son nom avait auparavant une appellation différente,
il n’en est pas de même en ce qui concerne Foucarmont. L’auteur nous dit bien que le château du géant se nommait Blarimont du nom du bourg auprès duquel il était situé et qui s’appelle Blangy à l’époque où il écrit ; mais en fait, Blangy ne s’est jamais appelé Blarimont. Quant au nom de Foucarmont il n’apparaît pour la première fois qu’en 1059, dans une charte *.
D’autre part, si la légende d’Tsoré a un support historique (un combat singulier entre un guerrier français et un Allemand de l’armée d’Otton II qui assiégeait Paris en 978), on voit mal comment un géant sarrasin pouvait occuper un village de Normandie, deux cents ans avant Charles-Martel. Quant à la côte de Foucard, cette glorieuse relique, elle n’a laissé aucune trace dans les textes relatifs à l’abbave, et le soi-disant comte Flourent, qui en aurait fait don à celle-ci, n’a jamais existé.

Mais l’abbaye n’est pas une invention de l’auteur. Elle fut fondée le 25 juillet 1130 par Henri Ier comte d’Eu, pour des moines deSavigny. En 1147, Serlon, troisième abbé de Savignj’, se donna à saint Bernard et toutes les filiales firent de même. C’est alors que les moines de Foucarmont adoptèrent l’habit blanc des Cisterciens. Entre temps l’abbaye avait acquis de l’importance grâce aux comtes d’Eu qui la comblaient de leurs bienfaits. Henri Ier, sur la fin de sa vie, se retira dans l’établissement qu’il avait fondé et y mourut ; son fils Jean II vint comme lui y finir ses jours et demanda à être enterré à côté de son père (1160).
L’abbaye reste le lieu de sépulture de leurs successeurs pendant plus de deux siècles. La Chronique des comtes d’Eu rédigée par un moine de l’abbaye nous décrit en détail leurs tombes, parfois très riches 1 2. Vers 1345, les comtes de la nouvelle djmas- tie, Jean d’Artois, et ses descendants, se firent enterrer à Eu. Ils n’avaient pas interrompu pour autant la tradition de générosité instaurée par leurs prédécesseurs : Jean d’Artois, entre autres,donna beaucoup de biensà l’abbaye avant samort(i38é). Les moines en conservèrent le souvenir, puisque la chronique,
dont nous venons de parler n’est qu’un long panégyrique des comtes d’Eu, de Guillaume Ier à Philippe d’Artois.
En attribuant la fondation de Foucarmont à Ciperis, premier comte d’Eu, alors qu’Henri Ier en était le quatrième, et en faisant remonter cette fondation au vne siècle, l’auteur fait d’une pierre deux coups : il illustre les origines de l’abbaye en même temps que celle du comté.
Seconde atteinte à la vérité, dont on comprend moins bien la raison : Foucarmont, nous dit B, fut d’abord occupée par des chanoines, mais ceux-ci « se gouvernèrent si niaisement et si dissoluteusement » que le pape Clément les fit enfermer à Rouen où ils moururent ; longtemps après, des chanoines de Saint-Augustin leur succédèrent, puis des moines blancs. Or, nous l’avons vu, l’abbaye fut créée pour des Bénédictins qui devinrent Cisterciens dans la suite ; jamais elle ne fut occupée par des chanoines.

II est possible que l’auteur ait fait une confusion entre les abbayes de Foucarmont et d’Eu. Notre-Dame d’Eu, en effet, fut occupée à l’origine par des clercs séculiers, qui, aspirant à une vie régulière, devinrent en 1119 chanoines réguliers et adoptèrent la règle d’Arouaise. Quelle fut la conduite de ces chanoines? Nous l’ignorons. Toujours est-il, qu’en 1130, la même année qu’il fondait Foucarmont, Henri Ier, de concert avec l’archevêque de Rouen, leur imposa la règle de saint Augustin. Les chanoines protestèrent violemment, mais à la longue furent obligés de céder. Le pape était alors Innocent III et il ne prit aucune part à cette réforme locale. D’ailleurs, aucun des papes qui portèrent le nom de Clément n’a promulgué un acte pour ou contre Foucarmont.
Confusion ? Ou bien, l’auteur, qui ne manque jamais une occasion de faire l’éloge des Cisterciens, a-t-il ici «arrangé » la réalité pour pouvoir opposer leur conduite exemplaire aux dérèglements d’un autre ordre ?
Nous verrons tout à l’heure que cette hypothèse est la plus probable.

Datation. — Les textes que nous ont transmis P, et, autant qu’on peut en juger,/, datent de l’époque du moyen français. Mais l’œuvre elle-même est-elle une composition originale de cette époque ou un remaniement, comme le prétendent Dar- mesteter et Paulin Paris? Pour celui-ci, « ce n’est pas au milieu du xivc siècle qu’on aurait pu inventer un Ciperis roi de France et qu’on aurait mis en scène un Dagobert et ses successeurs », et il conclut à l’existence préalable d’une « cantilène de Ciperis» 1 ; conclusion reprise et développée quelques années plus tard par Darmesteter 2. Ne nous attardons pas : c’est au xive siècle, au contraire, que, pour renouveler la matière épique, les poètes substituèrent de pseudo-Mérovingiens aux Carolingiens trop connus; les chansons de Florent et Octavian, Theseus de Cologne, Charles le Chauve en sont la preuve.
Par la forme et par le fond Ciperis se rapproche beaucoup de ces textes ; il leur emprunte des situations, des épisodes, des personnages , ainsi qu’à Baudouin de Sebourc ; ce dernier texte ayant été daté des environs de 1350 , nous pouvons affirmer que Ciperis est, en tout cas, postérieur à cette date.
M. Krappe, dans un article paru il y a quelques années, a fait un rapprochement entre le personnage de Philippe de Hongrie et le roi de Hongrie Sigismond :
Sigismond, fils puîné de l’empereur Charles IV, épousa en 1377 Marie, fille du roi de Pologne et de Hongrie, qui lui apporta en dot la Hongrie. Or Philippe est devenu souverain de Hongrie par son mariage avec la fille du souverain de ce
pays‘ .

En 1395, voyant qu’il ne pouvait empêcher l’avance toujours plus menaçante des Turcs, Sigismond demanda de l’aide au roi de France, Charles VI. Dans Ciperis, Philippe assiégé par les Sarrasins agit de la même façon à l’égard de Dagobert. Dans la réalité comme dans la fiction, le roi de France accorda son aide, mais, et c’est là la différence, Sigismond, malgré les renforts français subit la terrible défaite de Nicopolis (1397), tandis que Philippe .et l’armée de Dagobert mettent en fuite les Sarrasins
A cause de cette contradiction, M. Steiner entreprit de réfuter la thèse précédente. Selon lui, l’auteur de Ciperis n’a aucune connaissance particulière de la situation politique en Hongrie au xive siècle. Il n’en veut pour preuve que le nom imaginaire de Morons donné à la capitale du pays, à une époque où Frois- sard parle de « Boude, la cité grande et bonne » ; et il refuse d’admettre que la défaite de Nicopolis, qui provoqua en France une consternation dont le même chroniqueur se fit l’écho, soit devenue dans Ciperis une éclatante victoire1 .
On pourrait objecter à M. Steiner l’impossibilité morale qu’il y a pour un poète épique à montrer des chrétiens battus par des infidèles ; on pourrait aussi lui faire remarquer que cette bataille est la seule de la chanson qui commence par être une demi-défaite ; et surtout que la victoire finale serait restée problématique sans l’extraordinaire vaillance de Boucicault (tantôt écrit Bouciquaux, tantôt Bouchiquault, etc.), un des fils de Ciperis, auquel l’auteur fait jouer ici le rôle prépondérant que
ses frères ont tenu tour à tour dans les autres batailles. Voilà la constatation qui pouvait rendre déterminants les arguments de M. Krappe ! On sait quel fut le rôle du célèbre maréchal Bou- cicault à la bataille de Nicopolis. Malgré ses exploits il ne put empêcher la victoire desTurcs supérieurs en nombre et tomba aux mains de Bajazet ainsi que plusieurs autres princes, dont Philippe d’Artois comte d’Eu, connétable de France
Philippe et Boucicaut se connaissaient et s’aimaient depuis longtemps. En 1388, Philippe étant retenu prisonnier à Damas par le sultan de Babylone, le maréchal était venu volontairement partager sa captivité. Une fois libérés, c’est ensemble qu’ils firent ce long voyage en Orient au cours duquel ils collaborèrent aux Cent ballades de Jean le Seneschal, sénéchal d’Eu; ensemble ils menèrent campagne contre les Anglais en 1393 pour reprendre la ville de Domme. Leurs rôles* dans les affaires d’Orient furent toujours étroitement liés. En 1393, le comte d’Eu partit une première fois, seul, à la tête d’une poignée de chevaliers pour répondre à l’appel désespéré que Sigismond avait lancé à la chevalerie française ; la deuxième expédition qu’il fit avec son frère d’armes, aboutit au désastre dont nous venons de parler

La comté d’Eu s’occupa activement de racheter son seigneur prisonnier, mais Philippe mourut avant sa délivrance. Sesrestes furent rapportés dans l’église d’Eu et déposés dans un magnifique sarcophage sur lequel on grava : « Ci gist très noble et haut prince Monsieur Philippe d’Artois, jadis comte de Eu et connestable de France, lequel trespassa en la ville de Micalitz en Turquie ; le xviu jour de Juin, l’an de grâce MCCCXCII. Priez Dieu pour l’âme de lui. Amen. »
Si nous nous sommes étendu sur les rapports du comte d’Eu et de Boucicaut, c’est parce qu’ils expliquent à la fois l’introduction du nom de Boucicaut dans la chanson et la pauvreté des notions de l’auteur en ce qui concerne les affaires d’Orient et de Hongrie.il 11e les connaît que par rapport aux comtes d’Eu à la gloire desquels il écrit, et au nom de Philippe d’Artois celui de Boucicaut est indissolublement lié. 1 2
1397 est donc un terminus a quo pour la composition du poème ; nous n’avons malheureusement pas de terminus ad quem aussi précis. Ciperis n’est cité dans un aucun texte poétique du xve siècle et nous ne savons pas la date exacte de la mise en prose. Mais la langue, l’esprit et l’allure générale de l’œuvre nous engagent à ne pas pousser trop avant dans le xve siècle. M. Krappe propose de ne pas dépasser 1415, date de la reprise des hostilités franco-anglaises *. Il est probable que Ciperis a été composé dans les premières années du xve siècle.

L’auteur. — Reste à savoir par qui. Ce Brienchon qui, dans l’avant-dernier vers, dit avoir « escript » la chanson, est-il l’auteur ou simplement le copiste 2 ?
Mais#quelle que soit l’identité de l’auteur, les quelques points que nous venons d’établir rendent suffisamment claire son intention : il veut élever un monument à la gloire de Foucar- mont et de la comté de Vignevaux, c’est-à-dire d’Eu ; c’est pour cette raison qu’il leur accorde une si haute antiquité, qu’il adapte à leurs origines une légende glorieuse, qu’il fait du premier comte d’Eu un prince de sang royal, destiné à devenir roi de France lui-même. A cette épopée les Cisterciens sont étroitement liés : on ne manque jamais une occasiop de faire leur éloge, on décrit avec force détails, la fondation de leurs principaux monastères. Et ceci nous amène à nous demander si cet auteur doublement thuriféraire n’est pas un moine de Foucarmont. C’est à Foucarmont qu’étaient inhumés les comtes d’Eu, fondateurs et bienfaiteurs de l’abbaye ; c’est à Foucarmont que fut composée à la fin du xive siècle la Chronique des comtes d’Eu. Il est fort possible que, quelques années plus tard, un moine, non plus historiographe, mais poète, ait entrepris une œuvre qui glorifiât d’une autre manière ses bienfaiteurs.
Ce que nous savons de la vie de l’abbaye ne s’oppose pas à cette hypothèse. Foucarmont était un centre intellectuel assez vivace dans la Normandie médiévale ; la bibliothèque de l’abbaye semble avoir été considérable dès les xue et xme siècles, et Colbert lui acheta en 1682 cinquante-huit manuscrits, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, parmi lesquels des poèmes en vers latins et des pièces devers attestent que les moines n’étaient pas étrangers à la culture poétique ‘.

N’allons pas pourtant jusqu’à décerner le titre de poète à l’auteur de Ciperis, qui reste un pauvre rimeur. Son style pas plus que sa pensée n’ont d’originalité. Nulle tentative ici, comme dans Baudouin de Sebourc, pour rajeunir un genre usé par l’introduction d’idées ou de procédés nouveaux.. L’œuvre a été écrite dans une intention purement apologétique et son intérêt n’est pour nous qu’historique :
Elle nous fait connaître plusieurs traditions et légendes relatives au Nord-Ouest de la France et surtout à la comté d’Eu, qu’aucun autre texte n’avait jusqu’alors entrepris de glorifier.
Elle peut être considérée, par sa date avancée, comme la dernière chanson de geste qui ait été écrite en France, et nous offre un exemple de la longue survivance du genre.

Claude Badalo-Dulong.

Source: Article original (avec annotation)

Dans un roman de chevalerie du treizième siècle, nous trouvons à peu près les mémes traditions s’appliquant au pays d’Aumale et au Vimeu. La belle princesse abandonnée après le meurtre de son mari au milieu des grandes forets qui couvrent le pays, la naissance du fils qui deviendra un héros, le bon ermite, la biche ou la chèvre qui vient miraculeusement au secours de l’enfant, le séjour en Angleterre, la chute du tyran, et enfin cet enfant seigneur du pays qu’il a délivré.

Roman de Siperis

Voici les traditions sur le pays de Vimeu (1) et sur Aumale:

Phylippe, fils du roi Clotaire II, est envoyé à la cour de Marcus, duc d’Orléans. La belle princesse Clarisse l’aime : elle ne peut cacher les suites de sa faute, et pour échapper à la fureur de son père, elle s’enfuit avec Phylippe.

Arrivés dans la forétde Vinevaulx (Vimeu, pagus Vinemacus), ils sont attaqués: Clarisse est ravie par deux brigands, qui se la disputent; à la faveur de leur lutte, elle s’échappe, est recueillie par le bon ermite Sipéris. Elle donne le jour à un enfant que l’ermite baptise et nomme Sipéris.
Mais Clarisse a été aperçue à la porte de la grotte de l’ermite‘ par le géant Foucart, qui la fait enlever par ses compagnons, Sarrasins comme lui.
Notre ermite est bien embarrassé; mais le ciel écoute ses prières, et une chèvre vient allaiter l’enfant trois fois par jour.
Le petit Sipéris grandit, le roi d’Angleterre, dans une de ses chasses, le rencontre, et, frappé de sa bonne grâce, l’emmène à sa cour.
Il est à peine besoin de dire que la fille du roi aime Sipéris,

(1) Lfystoire plaisante et récréative faisant mention des prouesses et vaillances du noble Sipéris de Vinevaulx et de ses dix-sept fils. Bibl. imp., Ms. Il a été publié en 18112. On lit en note : «Achevé d’imprimer, le 25 avril 18112, par Crapelet; et sevend àParis, chez Sylvestre, libraire, rue des Bons-Enfants, n° 30. » Nous devons la communication de ce roman à M. Parisy-Dumanoir, de Foucarmont, qui s’occupe avec tant de zèle de l’histoire de son pays. .

est obligé de fuir auprès de Yermite, protecteur de son enfance. Il apprend que sa mère gémit encore dans les fers du tyran et jure de la sauver. Il assemble tous les bûcherons et les charbonniers de la forét, vientassiéger le géant Foucart, le tue et prend le château de Foucarmont.
La contrée le reconnaît pour souverain, il épouse la fille du roi Dagobert, gouverne sagement et a dix-sept enfants.
N’est-ce pas la presque l’histoire du premier forestier de Flandre Voici maintenant ce qui regarde particulièrement Aumale.

Nous lisons dans le roman de Sipéris que dans le combat contre le‘ géant Foucart, Hélye, le charbonnier, tua dans la mélée Ysore, lieutenant du géant Foucart: « Le lendemain, continue le roman, « s’en alla Sipéris à Aumarle, qui n’estoit pour lors qu’une petite « villette, et n’estoit point conté, mais c’estoit chatellenie : et ce fut c de Fouquarmont; si le print incontinent; luy avoit Ysore un petit « fils qui n’avoit point de mère. Lors Sipéris le fit mourir, dont de« puis il s’en repentit, et donna la seigneurie d’Aumarle à Helye, le « charbonnier, et y demeura.»

Notre premier seigneur d’Aumale est donc un lieutenant du prince qui règne sur la foret de Vinevaulx (pagus Vinemacus), et dont les aventures sont si semblables à celles du premier forestier de Flandre.

Le nom d’Hélye, le charhonnier, donné au premier comte d’Aumale, titre qui peut nous étonner d’abord pour un si grand personnage, nous semblera très-naturel,’ si nous pensons que les forêts de nos « pays de Picardie et d’Aumale devaient être une dépendance de la forèt appelée Charbonnière, qui couvraittoute la Flandre et s’étendait dans les pays de la Somme, de l’0ise et du Vimeu (l).

RÉSUMÉ.

Nous avions donc raison delclire que les traditions populaires se conciliaient singulièrement avec les documents authentiques pour prouver l’antique union de la contrée qui fait l’objet de notre étude avec la Picardie et la Flandre.

Tous les faits et toutes les preuves que nous avons réunis se prêtent un mutuel appui.
Le pays d’Aumale dépendait, avant la domination romaine et dans

(1) Adrien de Valois; Maury, Forets de 1a Gaule; Bouthors, Coutumes locales, lntrod., p. 66.

Source: Revue archéologique troisieme annee cinquième volume Janvier a Juin 1862

La rivière et le mont étaient là , peut-être, dès l’origine du monde; mais la rivière , modeste coureuse de roseaux, s’est toujours tu dans l’histoire, tandis que le monta, autrefois, parlé haut, au moins dans la légende.

C’est là, en effet, que, dit-on, aux premiers temps du christianisme, alors que saint Hellier, saint Mellon et saint Saëns convertissaient à la nouvelle loi la majeure partie de la population celtique , se tenait un géant redoutable, un payen nommé Foucart. En véritable roi de la montagne , de la vallée et des bois environnants, il exerçait partout sans contrôle le terrible droit de la force, rançonnant ou tuant les voyageurs, et ne souffrant dans toute la contrée aucun obstacle à son pouvoir

La légende raconte qu’un des nouveaux chrétiens, le noble Sypéris de Vinevaulx, dont les domaines étaient situés à l’extrémité de l’Yères, vers la mer, fit vœu de se mesurer avec le géant de la montagne et d’en débarrasser au plus tôt ses compatriotes. Il partit du Tréport, seul, armé de la foi et du glaive, et s’achemina , en pèlerin résolu, vers le but de son voyage.

Mais il ignorait la route. Les chemins, en ce tempslà, n’étaient guères tracés que dans les traditions , à travers les profonds massifs de chênes et de hêtres; ils n’étaient guères entretenus que par le passage des bêtes fauves, des pâtres et des bestiaux.

Sypéris se dirigea d’abord, en suivant la Bresle, vers le manoir de Blangiacum , puis remonta vers le Sud, à travers champs et bois. Au village de Boistel, un bon solitaire, qui vivait de glands et de faînes, et de l’eau d’une source, dans le creux d’un rocher, lui enseigna le chemin , que, plus loin, un bûcheron, qui abattait des chênes dans la forêt, lui confirma. A peu de distance, un petit vallon lui apparût, encaissé et solitaire: c’était le Val de l’Aulnoyc , ainsi nommé, parce que le sol humide fournissait beaucoup d’osiers et d’aulnes. De là, le voyageur vit distinctement une roche blanche, accidentée et triste, où ne croissaient que de maigres herbages. Il comprit que Dieu l’avait conduit en face du mont habité par le géant Foucart.

Sypéris s’agenouilla dans l’herbe, fit religieusement le signe de la croix, et tira de son fourreau sa grande épée qu’il avait trempée au départ dans la fontaine aux Catéchumènes, et qui était devenue toute blanche: Désormais Jésus était avec lui.

Peu d’instants après, l’affreux dominateur du pays, dans une lutte suprême , était mis à mort, et Sypéris plantait son épée victorieuse sur la montagne, à la place même où, plus tard, ses enfants érigèrent la première chapelle du Mont-de-Foucart.

Tels sont, dit la légende, les commencements de Foucarmont ( Focardi-mons).

Source: Précis analytique des travaux de l’ Académie. [With] Tables des matières, de 1876 à 1911, par E. Chardon

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