Maria-Clémentine Biard : plus qu’une femme, une héroïne. Auffay 76

Laissez-moi vous compter l’histoire d’une femme à qui la vie n’a pas fait de cadeaux.

Malgré les nombreuses difficultés qui ont jalonné son existence, Maria-Clémentine Biard n’a pas sombré dans la mélancolie : au contraire, n’écoutant que son courage, elle a su tirer de ces épreuves une force qui lui a permis d’accomplir des actes d’une grande bravoure. Forçant ainsi le respect, elle est devenue l’héroïne de toute une région !

Maria-Clémentine Biard est née à Auffay le 22 décembre 1849 de parents pauvres. Elle a trois ans quand elle est adoptée par sa tante, Mme Chavanieux, qui n’a qu’un seul fils et travaille comme receveuse des postes à Auffay.

Dès sa plus tendre enfance, Maria fut marquée par la souffrance : la petite vérole commença par la défigurer et faillit même la rendre aveugle, puis elle fut sujette à des affections nerveuses et à d’autres soucis de santé : fièvres et syncopes (suivies de chutes) devinrent son quotidien, de même que l’anémie et la névrose ! C’est dans ces malheureuses circonstances qu’elle atteignit sa majorité.

Initiée par sa tante au métier des postes, Maria  prêta serment en qualité d’aide des postes et télégraphes au bureau d’Auffay, rue Jules-Ferry. Douée et appliquée dans son travail, elle faisait preuve de très bonnes aptitudes aux diverses tâches qu’on lui demandait d’effectuer, secondant sa tante à merveille.

En plus de son poste à Auffay, elle n’hésitait pas à aller dans les bureaux de poste voisins, voire plus loin, pour effectuer des missions d’intérim qui étaient fort appréciées par les dames qu’elle suppléait dans leur travail en toute simplicité.

 

 

 

Au mois de décembre 1870, la Seine-Maritime, dénommée alors Seine-Inférieure, fut envahie par les Prussiens dont les colonnes avaient avancé jusqu’à Dieppe. Toutes les communications étaient donc coupées et le service postal se trouvait à l’arrêt forcé.

Dans ces circonstances difficiles, le directeur du bureau de Dieppe voulut néanmoins organiser un service postal entre Dieppe et Rouen qui devait passer par Auffay, Saint-Victor-l’Abbaye, Bosc-le-Hard, Clères et Malaunay.

La tante de Maria, Mme Chavanieux, mise au courant de ce projet, demanda aux trois facteurs attachés à son bureau de poste s’ils étaient volontaires pour porter les lettres, mais aucun d’entre eux n’osa s’y risquer, sachant qu’il fallait traverser les lignes ennemies en s’exposant a un fort danger.

Contre toute attente, c’est à cette occasion que notre jeune héroïne entra en action : elle accepta la mission qui avait été refusée par trois hommes en se portant volontaire. Maria était consciente de l’importance de mettre en communication les villes de la région et, connaissant par ailleurs parfaitement les lieux, elle saurait tromper la vigilance de l’ennemi.

Sa demande fut acceptée. Imaginez une jeune fille de 21 ans courant la campagne  en pleine guerre pendant l’hiver pour porter des lettres à travers les lignes ennemies : quel courage !

Le 8 décembre 1870, Maria commença sa tournée : sous sa robe, elle dissimulait une ceinture munie d’une vingtaine de pochettes, autant qu’il fallait pour distribuer la correspondance de chacune des localités.

Ainsi, pendant plus de deux mois, au cœur de l’hiver, elle effectua sa tournée en parcourant 30 km, le plus souvent de nuit. Pour tromper les Prussiens, elle devait constamment s’adapter, en changeant d’itinéraire ou de costume pour déjouer leur surveillance, en faisant de longs détours pour éviter une patrouille, souvent obligée de se jeter dans un sous-bois et de rester là de longues heures, allongée dans la neige et le froid, attendant le moment propice pour passer les lignes ennemies.

Par trois fois, Maria fut arrêtée par les Allemands, mais elle leur tint toujours tête, allant jusqu’à les menacer de porter plainte. Ainsi, lors de chaque tournée, elle arriva non seulement à se tirer d’affaire, mais elle fit aussi en sorte de ne jamais laisser deviner sa mission.

Pourtant, un jour, la peur s’empara d’elle : ayant aperçu de loin la correspondance portée par Maria, les Prussiens lui donnèrent la chasse. Alors qu’elle traversait le petit hameau de Sainte-Catherine près d’Auffay, en passant devant la propriété de M. des Vastines, elle lui jeta par la fenêtre la ceinture aux lettres et celui-ci eut juste le temps de cacher le précieux paquet dans une soupière avant l’arrivée des Prussiens. Aucun des soldats ne put comprendre comment cette jeune fille s’était débarrassée de l’objet compromettant. Une fois de plus, grâce à sa présence d’esprit, Maria avait échappé au danger !

Une autre fois, alors qu’elle faisait sa distribution dans le bourg d’Auffay, chargée du précieux courrier, elle se trouva soudain en face d’un grand nombre de cavaliers prussiens qui scrutaient l’horizon : « Qu’avez-vous donc ? Que cherchez-vous? », leur cria-t-elle en passant. « Le ballon, le ballon ! », hurlèrent-ils tous ensemble.

La jeune fille, qui venait de voir passer un aérostat, comprit immédiatement que les soldats étaient à la poursuite de ce dernier et, avec une audacieuse présence d’esprit, elle feignit de les renseigner en leur indiquant une fausse direction, puis elle s’esquiva rapidement, sauvant ainsi à la fois les occupants du ballon et les précieuses missives. Il se peut que ce ballon fût l’aérostat « Le Général-Renault » qui, le 11 décembre 1870, tomba à Baillotet, pas très loin d’Auffay – mais nous parlerons de cela dans un prochain récit.

Un jour de janvier 1871, en raison du mauvais temps et d’une trop longue marche, Maria avait dû demander l’aide d’un conducteur pour effectuer en voiture sa tournée à Biennais, commune d’Étaimpuis. Ils revenaient ainsi chargés d’un volumineux courrier à expédier quand vint à leur rencontre une patrouille allemande. Le malheureux cocher crut sa fin arrivée : « Mademoiselle, qu’allons-nous faire ? Nous sommes perdus ! » Alors Maria, assumant toute la responsabilité de son entreprise, le rassura : « Si l’on vous interroge et qu’on veut vous fouiller, vous direz que vous ne me connaissiez pas, que je vous ai demandé de monter et que vous avez accepté. Ensuite, je descendrai et vous partirez, et je tâcherai de me tirer d’affaire seule. » Fort heureusement, les Prussiens passèrent leur chemin sans même leur adresser la parole.

À force de braver les dangers, Maria finit grâce à son travail par créer un excédent dans les caisses du bureau de poste d’Auffay. Il fallait donc verser cet argent à Dieppe, mais qui pouvait donc se charger de cette tâche délicate ? Eh bien, ce fut encore Maria qui se proposa pour accomplir cette périlleuse mission !

L’argent soigneusement caché sur elle, Maria partit dans la voiture du courrier de Dieppe, une voiture banale dépourvue du logo de la poste par souci de prudence, vu le contexte et la situation délicate où se trouvait la région. Quand elle arriva à Dieppe de nuit, elle se précipita au centre des recettes de la poste, mais, trouvant porte close, elle dut se résoudre à aller bien plus loin chez des personnes de confiance, rue du Moulin-à-Vent. Hélas, là aussi, elle trouva porte close, car il faisait nuit et tout le monde dormait… Puis finalement, après avoir persévéré pendant plus d’une heure, elle réussit à se faire entendre et une porte finit par s’ouvrir : quelle délivrance !

Les éléments n’ont pas non plus épargné Maria durant cet hiver particulièrement froid : combien de fois n’est-elle pas restée allongée, cachée dans la neige pendant quatre à six heures en attendant le moment propice pour continuer sa tournée ! Ainsi, un soir, en rentrant de Bosc-le-Hard, elle arriva chez sa tante complètement gelée. Peu à peu, tout doucement, on arriva à la réchauffer, mais pendant les six mois qui suivirent, ses jambes restèrent tellement enflées qu’elle ne pouvait pratiquement plus marcher, sauf à l’aide d’une canne, et elle devait descendre les escaliers à genoux.

Après toutes ces péripéties, vous allez me dire que Maria aurait sûrement aimé prendre un repos bien mérité… eh bien, non ! Pour compléter sa glorieuse tâche, elle sollicita auprès du maire d’Auffay la permission écrite de solliciter du vieux linge chez les plus aisés du pays en vue de l’approvisionnement des hôpitaux militaires.

Elle réunit autour d’elle une petite équipe de couturières pour confectionner du beau linge, allant même jusqu’à rémunérer celles-ci d’une modique somme constituée de ses fonds propres, afin de les motiver à a la tâche. Avec sa persévérance ordinaire, notre héroïne parvint ainsi à confectionner une trentaine de ballots de vrai linge qui furent acheminés à Rouen au service de la santé.

Puis, le 31 décembre 1872, une terrible attaque cérébrale la jeta à terre. Maria, qui était comme paralysée,  perdit pendant longtemps l’usage de ses bras, et ce ne fut qu’à force de nombreuses tentatives de rééducation, qui s’apparentaient à de véritables tortures, que les médecins purent lui rendre l’usage de ses membres.

Cette douloureuse épreuve fut suivie successivement de douleurs d’estomac, d’une affection des yeux, ainsi que de fièvres typhoïdes et cérébrales – la plus cruelle d’entre elles emportera d’ailleurs notre héroïne le 3 avril 1890.

 

Maria ayant accompli un si grand nombre d’actes héroïques, vous pensez sans doute que cette femme reçut les plus grands honneurs de la part d’une nation reconnaissante. Eh bien, non ! Il fallut attendre dix ans après cette année terrible de 1870 pour que l’on commence à s’intéresser à Maria. Ainsi, en 1880, la Société libre d’émulation du commerce et de l’industrie de la Seine-Inférieure lui décerna une médaille de vermeil (grand module) et, la même année, le gouvernement lui donna de l’avancement au service des postes ainsi qu’un bureau de tabac à Petit-Quevilly. Mais Maria ne voulait pas quitter Auffay et encore moins laisser sa tante qui l’avait élevée… Que de futilités offertes à une femme qui avait tant donné à son pays !

Après le décès de Maria-Clémentine Biard, quelques-uns de ses amis décidèrent de lui faire élever un monument au cimetière d’Auffay afin d’honorer sa mémoire. Pour ce faire, une souscription fut ouverte le 5 juin 1890 dans Le Journal de Rouen. Par ailleurs, le conseil municipal de la ville d’Auffay attribua à Maria une concession perpétuelle au cimetière.

Pour ce qui est des 1 200 francs nécessaires pour réaliser le monument, on pourrait penser que ce chiffre aurait vite été atteint, voire dépassé, grâce aux dons qui auraient dû affluer. Pourtant, quatre mois après la demande de contribution, on avait à peine atteint la moitié de la somme nécessaire : quelle honte au regard de toutes les souffrances endurées par Maria pour le bien de tous !

La ville d’Auffay figure dans la liste des donateurs, avec la somme dérisoire de 56 francs – la ville comptant pas moins de 1 300 habitants, cela fait une moyenne d’un sou chacun : quel faible remerciement à l’heure héroïque postière ! Un riche propriétaire de la ville, membre du conseil municipal de surcroît, à qui l’on demandait de participer, a même donné comme réponse : « Donner pour Maria Biard ? Jamais de la vie ! Elle n’était pas complaisante! »

Le monument devait être inauguré le même mois, mais l’argent arrivait si lentement que l’on commençait à douter de la réussite de cette entreprise. Cependant, avec l’aide de journaux, comme Le Petit Journal qui appela à la générosité de ses lecteurs, et de M. Jules Sionville, qui faisait partie des promoteurs de la souscription et décida de se rendre à Auffay pour accélérer la levée de fonds, la somme fut enfin atteinte.

 

Bulletin de la Société libre d’émulation du commerce et de l’industrie de la Seine-Inférieure] – 1879-1880

 

Le 26 octobre 1890, malgré un temps épouvantable, la foule était au rendez-vous pour l’inauguration du monument en hommage à Maria Biard. La fanfare d’Auffay ouvrait la marche, précédée de trois facteurs qui portaient une magnifique couronne sur les rubans de laquelle on pouvait lire « À Maria Biard, héroïque postière d’Auffay de 1870 ».

Les pompiers du lieutenant Duclos formaient la haie d’honneur autour du défilé, où l’on pouvait constater la présence de M. Leblond, sous-préfet de Dieppe, M. Cavelier, maire d’Auffay, accompagné de son adjoint M. Dufour, M. Maillard, inspecteur des postes et télégraphes, M. Lemunier, curé doyen, MM. Dessau, Sionville et Doutrelaut, promoteurs de la souscription, ainsi qu’un grand nombre de conseillers municipaux d’Auffay.

Au pied du monument, le cortège était formé en cercle et la fanfare de la ville joua une marche funèbre. Après plusieurs discours et remerciements, la fanfare joua de nouveau des airs funèbres et la foule massée dans le cimetière se dispersa, profondément émue, emportant avec elle le souvenir de Maria.

Le monument Maria-Biard est une œuvre très soignée réalisée par l’habile ciseau de M. Duchauchoy, sculpteur à Rouen. Sur la croix, on lit l’inscription suivante : « À la mémoire de Maria-Clémentine Biard, aide des postes et télégraphes – À Auffay – 22 décembre 1849-3 avril 1890. »

Sur les côtés latéraux du monument est gravée la liste des exploits accomplis par la postière ainsi que les noms du maire et des conseillers qui ont voté pour sa concession à perpétuité.

Monument Maria Biard

 

Le 26 septembre 1897, le Souvenir français, s’acquittant de sa tâche noble et bienfaisante d’entretenir les tombes de nos soldats morts dignement en défendant le sol sacré de la Patrie, vint réparer une de ces injustices de l’histoire en faisant édifier à Auffay un petit monument sur la tombe de Maria Biard. Ce jour-là, au cimetière, étaient réunis le commandant Le Blond, le président Levillain, M. Jules Sionville, membre du comité départemental et M. Dessau, professeur expert à Rouen et promoteur du monument, ainsi que MM. Tranchepain, Duval et Paris.

Après la réception des travaux, qui avaient été fort bien exécutés par M. Duchauchoy de Rouen, une magnifique couronne envoyée par le Comité de Paris fut déposée. Enfin, chacune des personnes présentes prononça un discours en faisant l’éloge de notre malheureuse héroïne et, pour clore cet hommage, M. Jules Sionville lut le sonnet suivant :

 

La Vigie de Dieppe 1897/10/05

 

Bulletin de la Société de l’histoire de Normandie – 1890

 

Texte réalisé avec les journaux de l’époque,Le livre de Jules Sionville « Souvenir de l’année terrible 1870 une héroïne Maria Biard » et « scènes et épisodes de la guerre de 1870 71 de commandant rousset »

Merci a Michel Vanderplaetsen,Corinne Potel,et la Mairie d’Auffay

 

 

 

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Une réflexion au sujet de “Maria-Clémentine Biard : plus qu’une femme, une héroïne. Auffay 76

  1. Le Roux

    Ma man et mon grand père étaient postiers à Auffay 1890 et 1920 sont leur année de naissance et bien sur cet article sur ce fait réel de Maria m’a beaucoup intéressé. Merci

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