L’hôtel du commerce « Souvenirs de la vie à Incheville au temps de Louis-Philippe »

Retranscription d’un article « Souvenirs de la vie à Incheville au temps de Louis-Philippe »

ces souvenirs, nous les devons à Madame A. Vaisset, née A. Gaudry

L’hôtel du commerce a Incheville en 1950

 

Ces souvenirs, nous les devons à Madame A. Vaisset, née A. Gaudry, parisienne d’occasion, resté très attachée à Incheville où elle vit le jour en 1893, c’est elle-même qui le précise dans sa lettre, il n’y a donc pas d’indiscrétion…

Le compte-rendu de l’inauguration du nouvel Hôtel de ville d’Eu a ému notre correspondance, l’obligeant à constater que plus rien n’est « comme par le passé », même à Incheville. C’est ainsi qu’une véritable « dynastie » a présidé aux destinées de l’Hôtel du Commerce « maison fondée en 1840 » : ce furent d’abord M. ET Mne François, arrières grands-parents de Mne Vaisset ; puis ses grands-parents, M. et Mne Théodule François ; enfin ses parents : la mère de Mne Vaisset et elle-même y naquirent : et la photo que nous publions rappelle d’agréables vacances de M. et Mne Vaisset, accompagnés de leur fille, Mne Schultess, diplômée de l’Ecole de Haute-couture de Paris, directrice des « Ateliers Normands ». Mais arrivons donc « aux explications plus sérieuses » et nous nous contentons d’écouter Mne Vaisset :

« En 1840, la France était encore sous le règne de Louis-Philippe, qui reçut au château sa Majesté la Reine Victoria d’Angleterre.

Je n’ai pas besoin de vous dire l’effervescence à la visite de la Reine Victoria, qui débarque au Tréport. Avant la venue de sa Majesté, le Roi fit planter en rond, des arbres, et cet endroit se nomme depuis « Le Rond d’Orléans » dans la forêt d’Eu.

Il fut donné, ces jours de visite de la Reine, une chasse à courre ; et si je vous importune avec tous ces détails, c’est que cet hôtel unique à cette époque, était l’endroit, où se faisaient les dîners de chasse du Roi ; pour ce jour, de réception les domestiques du château étaient venus, pour aider le service qui eut lieu précisément en plein air, dans ce fameux Rond d’Orléans : l’on pouvait espérer à cette époque, sur le beau temps.

Tout ce que j’explique précède l’histoire suivante : Comme vous le savez certainement, le Roi Louis-Philippe abdiqua en 1848 et s’exila en quittant la France.

Son fils, le comte de Paris, resta et habita le château d’Eu : en forêt d’Eu, il continua les chasses à courre, et les rendez-vous de chasse se faisaient précisément par l’entrée face à l’église

Toutes ces Dames invitées et les Messieurs y venaient à cheval, suivaient les piqueurs et les jolis chiens de chasse, et tout ce monde traversait la cour de l’Hôtel et montait par la route qui fait face, pour arriver en forêt.

A cette époque qui me fut contée par ma grand-mère et ma mère, les repas se faisaient toujours à l’Hôtel. Je dois vous signaler qu’une tonnelle pouvant contenir 50 couverts, continuait l’Hôtel, jusque face à l’église. Elle est maintenue disparue.

Or, le Comte de Paris avait des filles : La Princesse Amélie, qui épousa le Roi du Portugal ; la Princesse Isabelle, qui épousa le duc de Guise ; La Princesse Hélène qui épousa, il me semble me rappeler, le Duc d’Aoste.

Tout ce que je vous explique me fut raconté par ma grand-mère et ma mère, qui avait eu l’honneur de les servir.

La Princesse Amélie épousa donc le Roi du Portugal, ce qui l’obligea à se marier au Portugal.

Avant son départ de la France, une cérémonie d’adieu fut donnée au château d’Eu, où l’entrée était permise à tous. Je dois, en passant, vous raconter l’anecdote suivante : mes grands-parents, ont vu, dans les parcs du château, où tout le monde était admis, des braves paysans, boire du champagne dans leur sabot !

Une autre grande réception eut lieu à Paris, Boulevard Saint-Germain, dans l’hôtel particulier du Comte de Paris, afin que la Princesse Amélie fasse ses adieux au tout Paris de l’époque. Les invités du château d’Eu, qui avaient l’habitude d’y venir, ainsi que le Président de la République de l’époque, furent les invités de cette belle cérémonie qui fut sensationnelle, mais qui fit peur au Parlement français, au sein duquel siégeait un députe du nom de Rochefort, surnommé d’ailleurs le tombeur de ministères. Les interventions de ce député finirent par persuader le Parlement que le Comte de Paris (grand-père du Comte actuel) allait certainement en profiter pour faire un coup d’Etat et remonter sur le trône, etc, etc…

Le Parlement, pris de panique, vote donc l’expulsion de la famille royale.

Je n’ai pas besoin de vous décrire la panique ici, dans toute la région, et j’ajouterai, suivant ce que me contèrent ma grand-mère et ma mère, que leur embarquement au Tréport fut vraiment triste : tout le monde pleurait…

Les adieux que firent le Comte et la Comtesse furent touchants. Ma mère reçut de Madame la Comtesse de Paris un coffret que je possède toujours, coffret à ouvrage doublé de satin rouge, le couvercle garni de fleurs de lys, grosses comme mon doigt, en argent, et ma grand-mère plusieurs photos : Monsieur le Comte de Paris, Madame la Comtesse et la photo de la Princesse Isabelle, qui fut donnée à ma grand-mère, quand elle était petite. Je vous passe d’autres détails.

Les chasses à courre ne continuèrent plus, et la France devint propriétaire de la forêt.

Seul le château resta la propriété des héritiers et fut habité, comme vous le savez, par le Comte d’Eu, puis par le Duc de Bragance, et la comtesse actuelle, qui était présente à Eu, le jour de l’inauguration de l’Hôtel de ville, grandit donc dans ce château, et est devenue par la suite Comtesse de Paris.

Elle a certainement éprouvé aussi une certaine émotion.

Tout ce que je vous raconte dans cette longue lettre donne le droit pour ce petit village d’Incheville au titre d’historique

Quand mes parents succédèrent à mes grands-parents, la famille royale était expulsée.

Seules, des familles, qui venaient chaque année dans la région, connaissant l’Hôtel, y étaient restés fidèles, et télégraphiaient pour commander un repas en famille. Et voici le triste et dernier souvenir de mes parents parmi ces hôtes fidèles : une famille avait commandé un repas le jour de la Sainte Jeanne, pour célébrer en famille et avec leurs enfants cette fête de la maman.

Après le repas, toute cette famille partit se promener dans la campagne. Cette maman que l’on avait fêtée, s’était retirée dans un petit coin d’une prairie, et s’était relevée en flammes : sa jolie robe de mousseline blanche s’était certainement enflammée sur un petit tas qui devait se consumer ; on la ramena à l’Hôtel, où le docteur vint la soigner : les moyens de communications existant à l’époque n’étaient que la voiture attelée au cheval…

Bref, mon père ferma l’hôtel 3 jours, car cette dame y est morte, des suites de ces brûlures, dans des souffrances atroces.

Par la suite, mon père qui était un homme relativement jeune, préféra céder l’Hôtel car l’hiver, il n’y avait plus rien à faire.

L’industrie s’y est répandue après la guerre 1914-1918.

J’ajoute que la partie qui sert de garage aux autobus des établissements Maillard, faisait aussi partie de l’Hôtel. Mes grands-parents en étaient propriétaires et, à leur décès, le bien de la famille s’est partagé entre ma mère, son frère et sa sœur.

P.S. Je me permets encore de vous conter cette fameuse histoire, sur le fameux député Rochefort.

Mon père, qui était jeune adolescent faisait du cheval. Il adorait cela, en compagnie d’un colonel en retraite, qui fut autrefois le sellier du Président de la République, et qui venait toujours en vacances avec sa famille, dans une propriété qui existe toujours, près de l’endroit où était autrefois la verrerie.

Donc un jour, qu’ils étaient en promenade à cheval, ils se trouvaient à Mers et il éclata un orage très violent.

Le colonel et mon père se réfugièrent avec leurs chevaux, sous une porte cochère, attendant une accalmie.

D’autres personnes s’y étaient également réfugiées. Bien entendu, entre tous, la conversation s’engagea.

 Le colonel se permit donc de demander au personnage avec lequel il avait bavardé : « Voulez-vous, monsieur, me permettre de vous demander à qui ai-je l’honneur de parler. »

Ce monsieur lui répondit : « Monsieur, si je vous le disais, je vous ferais trembler ! »

Sur quoi le colonel lui dit : « Monsieur, je n’ai jamais tremblé, même devant l’ennemi ! »

Puis ils échangèrent leurs cartes de visites et devinrent des amis, car celui qui parait-il le ferait trembler, c’était Rochefort, le tombeur de ministères…

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Une réflexion au sujet de “L’hôtel du commerce « Souvenirs de la vie à Incheville au temps de Louis-Philippe »

  1. Christian Duchaussoy

    J’ai connu Madame Vaisset âgée, c’était une dame très élégante et de compagnie fort agréable pour un amateur d’Histoire . Elle résidait à Eu, au pavillon Michelet et j’ai eu le privilège de voir le magnifique coffret dont il est question ici.
    J’espère qu’il est toujours en possession de la famille.

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