L’Exploitation des ouvriers immigrés dans les verreries de la vallée de la Bresle

(D’un, correspondant ouvrier)

 

Les verreries dans la vallée de la Bresle (limite des départements de la Seine-Inférieure et de la Somme) sont très anciennes: Feuquières,- Aumale, Vieux Rouen, Le Courval, Pierrecourt, Nesles, : Blangy, Le Tréport, etc. On y souffle encore  à la bouche et cela dit tout. Et ce n’est pas prêt de changer, justement parce- qu’on obtient ainsi des flacons de haute qualité avec beaucoup moins de déchet qu’à la machine.
Toute la vallée travaille surtout le flacon de luxe pour la parfumerie.
Ces verreries sont installées au cœur d’une région paysanne et elles payent actuellement 4 à 500 francs par mois des. ouvriers qui ont derrière eux trente années de qualification dans le soufflage à la bouche.

 

La recherche des esclaves

 

Depuis 50 ans, lé patronat a toujours été aux aguets d’une main-d’œuvre exploitable à merci.
Avant la guerre, il avait, cru la trouver dans les écoles départementales d’Enfants Assistés. Entassés dans des <« bâtarderies » (c’est, ainsi qu’on appelle leurs orphelinats), ces gosses cédés par l’Assistance publique travaillaient de 12 .à 21 ans. pour
2 à 5 sous chaque dimanche, comme argent de poche, et environ-800 à 900 francs de pécule à leur majorité.
Les conditions d’exploitation étaient telles que les Enfants Assistés s’évadaient. parfois en groupe de 15 à 30, des  » orphelinats  » patronaux, de sorte que l’Assistance publique refusa son matériel humain aux verreries.
– Après la guerre, il fallut trouver autre chose.
. C’est alors que le patronat mit ses méthodes de négrier au point Il envoya un émissaire dans les villages reculés de la Bretagne, dans les coins de misère endémique et là on offrait aux pères de huit enfants de les débarrasser d’un gosse ,avec une petite somme. Mais, ; après un an ou deux, les petits Bretons préféraient la misère de chez eux.

 

Après les enfants assistés et les bretons, les polonais

 

C’était en 1924, et c’est à partir de cette date que les capitalistes verriers avaient découvert en Pologne,un réservoir de viande fraîche que l’approfondissement de la crise allait rendre inépuisable.Ils payèrent des voyages, des passeports, des visas et des logements, à des Polonais malheureux pour les amener aux verreries.. Toute la famille, hommes, femmes, enfants travaillaient.Avec quels contrats, quels « remboursements de frais et d’avances »> signés au fond, de la Pologne, face à face avec la famine ?
L’affaire s’avéra si profitable que la méthode des patrons verriers ‘ fit école..Dans toute la vallée, les propriétaires de scieries se ruèrent, pour embaucher leurs bûcherons, vers les pays où un homme avait assez faim pour accepter de travailler à 8 ou 10 francs par jour. Pologne, Tchécoslovaquie, Serbie, livrèrent leurs affamés au capitalisme de la vallée.
L’affaire devait même être plus profitable encore qu’on ne croyait, puisque les gros fermiers, qui paient pourtant les plus bas salaires de la région, prirent aussi le chemin de la Pologne, et que bientôt pas une ferme ne fut sans domestiques polonais ou tchèques.
L’ennui de ces sortes d’affaires, « c’est, que les ouvriers étrangers qui rentrent chez eux, sont loin de faire de la propagande pour le capital négrier. Aussi faut-il faire comme les anciens traitants d’Afrique : changer souvent le secteur d’opérations.

 

C’est au tour .des paysans d’Espagne affamés

 

Dans presque toutes ces verreries on peut trouver, une quarantaine d’Espagnols que les patrons ont été chercher. Presque tous jeunes, moins dé 20 ans. Quelques-uns même doivent bénéficier d’une absence d’état-civil pour faire croire qu’ils ont bien 13 ans.
Le recruteur est un Espagnol, négrier en chef. Chaque année, il parcourt son pays, de Barcelone à Burgos, rôde autour dés usines en chômage. autour des familles nombreuses, soulageant les pères surchargés de 1 ou 2 enfants — dans quelles conditions ?
Puis il revient en France avec sa « levée » qu’il loue aux verreries. En effet, c’est lui qui touche les salaires. Les gamins de 12 à 19 ans gagnent 13 ou 14 fr. par jour, dont 11 francs de retenue pour frais de pension. Ils vivent dans une sorte de bâtisse-caserne, gérée par le même négrier. Il reste 2 ou 3 francs, mais les jeunes gars ne savent pas-ce qu’ils deviennent, car ils ne touchent que 2 ou 3 francs chaque dimanche comme argent de poche.
Le négrier, arrivé il y a quatre ans en espadrilles à Eu, possède maintenant un grand café à Rouen.
Voilà une histoire vraie sur ces « étrangers qui viennent manger notre pain ».
La vérité, c’est que le capitalisme français, après avoir employé pour les recruter des méthodes’ dignes de la Compagnie Congo-Océan, a introduit sciemment les travailleurs étrangers en France pour servir ses intérêts.
Recrutés dans des pays de famine, c’étaient d’abord des salariés à bon. compte ; ensuite, par l’isolement de la langue, on comptoit en faire une armée de jaunes. Le fait d’être encasernés dans une bâtisse spéciale accentue encore leur isolement de la population.
Pour accentuer la division, le patronat d’ici fait courir le bruit qu’ils ont un salaire minimum garanti de 30 à 40 fr. par jour. Tout est mis en œuvre pour séparer l’exploité français de l’exploité espagnol.
A la tactique de division ouvrière du patronat nous devons opposer le bloc de classe, et défendre sans réserve toutes les revendications particulières des camarades immigrés et exiger pour eux des droits égaux; à ceux des ouvriers français.

 

L’Humanité, 17 août 1934

 

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Une réflexion au sujet de “L’Exploitation des ouvriers immigrés dans les verreries de la vallée de la Bresle

  1. Mulot

    Termes communistes v! Dommage l ‘article est bien. Il oublie pour les espagnols ceux qui sont venus après la guerre civile ! Mais article de 1934.

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