Les pèlerinage de Blangy-sur-Bresle

Il y a eu à Blangy trois églises. sans compter la chapelle de l’hospice : l’église de Saint-Ouen, qui n’existait déjà plus en 1618 ; l’église de Saint-Denis, qui a été détruite vers 1810. et l’église actuelle, dédiée à la Sainte Vierge.
Cette église est le but de divers pèlerinages qui ont lieu pour invoquer la sainte patronne sous le nom de Notre-Dame de Délivrance, ou, comme disent les pèlerins, de Noire-Dame de Blangy.
Autrefois, les habitants de cette petite ville allaient aussi, de leur côté, en pèlerinage la chapelle de Saint-Antoine, près de Neufchatel ; mais ce pèlerinage n’a plus lieu.
Le lundi qui suit le 11 juillet, on se réunissait, à minuit, dans l’église de Blangy, où l’on chantait une hymne l’honneur de la Sainte Vierges et l’on partait en procession jusqu’aux dernières maisons de la ville. On emportait deux pains à bénir, qui étaient offerts à la messe célébrée dans la chapelle de Saint-Antoine : l’un était ensuite distribué au peuple , et l’autre rapporté à Blangy, pour être distribué pendant la messe qui se disait le lendemain pour les pèlerins. Au retour du pèlerinage, on chantait le salut. Dans le principe, rien n’était plus édifiant que ce pèlerinage ; mais tout dégénère en ce monde. La chapelle de Saint-Antoine était aux portes de Neufchâtel ; une partie des pèlerins finit par descendre se désaltérer en ville; il s’en suivit des orgies, et l’abbé Delozier, curé de Blangy, dut supprimer le pèlerinage, il y à 40 à 50 ans. Aujourd’hui, il n’en reste, comme souvenir, qu’une messe, la récitation de quelques évangiles et un salut en l’honneur de Saint-Antoine.
Le départ nocturne des habitants de Blangy nous rappelle qu’au moyen âge on faisait beaucoup de processions non-seulement contre les calamités publiques, mais encore pour la prospérité des récoltes et pour obtenir que les vignes fussent préservées de la gelée. Ces processions se faisaient de très-grand matin, surtout dans les campagnes ; mais les abus les plus graves ne tardèrent pas a se produire. Quand les pèlerins ne se trouvaient pas suffisamment exaucés dans leurs demandes, on traînait par les rues les statues et les images de la Sainte Vierge et des autres saints ; on les faisait passer à travers les haies d’épines, on les frappait à coup de verges, et souvent on finissait par les jeter à l’eau: On se livrait a ces impiétés, parce qu’on craignait les malheurs temporels. Aussi le clergé finit-il par se prêter de mauvaise grâce à ces sortes de processions : mais il en résulta un autre scandale. Quand le prêtre n’était pas levé pour l’heure ordinaire du départ, le peuple se ruait sur sa maison, allait le trouver dans son lit, et le conduisait à l’église tout-à-fait nu , penitus nudum ,après l’avoir promené sur les places et dans les rues du pays. Une fois arrivé auprès de l’autel , on lui jetait de l’eau sur tout le corps et on l’abandonnait, après l’avoir cruellement maltraité, ex quibus sequitur… corporum læsio et membrorum quandoque mutilatio.
Ces désordres, connus sous le nom de prisiones, furent abolis par les conciles de Nantes et d’Angers, tenus en 1431 et en 1448 .

Chaque année, l’église de Blangy reçoit quatre processions : celle de Fresnes ( Somme) , le lundi d’après l’Ascension ; celle de Huppy (Somme) le lundi de la Pentecôte, au malin ; celle de Mesnières- en- Bray, le même jour, au soir; celle de Martaineville ( Somme) , le lundi qui suit l’oclave de Saint- Pierre.

L’origine de la procession de Fresnes est assez récente . Nous avons écrit pour obtenir quelques renseignements sur ce pèlerinage ; mais, n’ayant reçu aucune réponse , nous nous bornons à le mentionner.
Des quatre processions qui viennent en pèlerinage à Blangy , celle de Huppy est la plus nombreuse. Nous sommes également sans renseignements sur l’origine de ce pèlerinage .

 

La procession de Marlaineville a été instituée vers 1770. Une quarantaine de personnes étant mortes en peu de temps dans la paroisse, et beaucoup d’autres étant dans un élat désespéré,on alla en pèlerinage à Notre-Dame de Blangy,et la maladie cessa.
A l’arrivée de chacune de ces processions, le clergé de Blangy se rend à sa rencontre. Après l’échange de quelques mots de bienvenue, les deux processions se fondent en une seule, et toutes les cloches mêlent leurs joyeux sons aux chants religieux du clergé, tandis que l’on se dirige vers l’église, où la messe est célébrée, après que chaque procession a fait le tour de l’église(1).

(1) Il est à remarquer que, selon une coutume générale dans le pays de Bray, les processions font toujours le tour de l’église, de gauche a droite, avant d’entrer. Cette coutume est observée non-seulement aux processions des pèlerinages, mais encore celles de Rogations et de la Fête-Dieu.

Autrefois, ces messes étaient suivies de la récitation d’un grand nombre d’évangiles ; mais cette pieuse coutume tend à s’effacer, et ne tardera pas peut-être à disparaître complètement.
Après la récitation des évangiles, les pèlerins font une ou plusieurs fois le tour du pilier contre lequel est fixée la statue de Notre-Dame, et auquel est adossé l’autel du pèlerinage , chaque année, à partir du premier mai jusqu’au mois de juillet, à l’intention des processions. Autrefois, cet autel était fixe; mais on a été obligé de le déplacer, à cause des travaux de restauration qui ont été exécutés. Les pèlerins ont aussi l’usage de déposer une offrande dans le tronc de la Sainte Vierge et de faire bruler un nombre considérable de cierges devant sa statue. Cet usage se pratique non-seulement aux jours de pèlerinage, mais encore en diverses autres circonstances. C’est ainsi que beaucoup de personnes descendaient des plaines du Vimeu et venaient prier devant l’image de la madone de Blangy, l’an dernier, quand le choléra désolait la Picardie. Les jeunes gens et leurs mères viennent aussi bien souvent invoquer Notre-dame de Blangy pour obtenir l’exemption du service militaire. Il y a quelques années, des matelots du Tréport faisaient encore ce pèlerinage dans le plus grand recueillement, afin d’être préservés des périls de la mer.
Avant de repartir, les processions qui viennent en pèlerinage à Blangy laissent devant la statue de la Sainte Vierge un cierge qu’on allume pendant toute l’année aux fêtes de Notre-Dame. Au départ des pèlerins de Martaineville, le curé de la paroisse présente son cierge à M. le doyen de Blangy, qui le bénit et le fait placer en face du pilier du voeu.
La fabrique de chacune de ces paroisses paye une somme de quinze à seize francs pour les honoraires des chantres, organiste, suisse et bedeau de Blangy, présents à la messe du pèlerinage.
Les pèlerins picards repartent ordinairement en chantant un cantique à la Sainte Vierge.
Nous en avons vu plusieurs se prosterner et baiser les dalles du sanctuaire avant leur départ, nous écrit M. l’abbé Monchaux, vicaire de Blangy, qui s’est mis tout à notre disposition pour nous procurer les renseignements nécessaires sur les pèlerinages qui ont lieu dans cette petite ville.

1817 [Église Notre-Dame à Blangy-sur-Bresle]. Lithographie d’Amélia Long

Autrefois, il y avait plusieurs autres processions qui venaient en pèlerinage à Blangy, mais elles onl cessé à partir de la révolution de 1793.
Une des plus remarquables était celle de Tours ( Somme) . M. le doyen de Blangy possède un petit volume intitulée : Office de la procession de Blangy pour la paroisse de Tours. Imprimé à Abbeville en 1790. Avec litanies, cantiques et autres prières pour la procession solennelle, le jour du Sacré -Cœur. Nous extrairons quelques lignes de cette brochure pour montrer avec quelle solennité, avec quel empressement et avec quel ordre se faisait cette procession.

Pour l’ordre de la procession de Blangy.

Messieurs les pèlerins de Notre-Dame de Blangy, vous désirez depuis longtemps vous acquitter avec dévotion, et avec fruit de la procession que vos pères ont vouée annuellement à l’honneur (le la Très-Sainte-Vierge : on ne saurait assez louer vos pieux désirs; mais que sert de former les plus beaux désirs, si on ne les réduit à l’acte ?
Le point essentiel pour vous acquitter dignement de votre pèlerinage, c’est de vous conformer à l’ordre que demande le prêtre qui vous conduit.
Voici un nouvel ordre que désire établir celui qui a eu l’honneur de vous conduire depuis dix ans. C’est à vous de vous y conformer.
La procession sera divisée en quatre bandes : Première bande, celle des garçons, précédée de la bannière ;
Seconde bande, celle des hommes mariés, précédée de la croix ;
Troisième bande, celle des filles, précédée du prêtre conduisant la procession ;
Dernière bande, celle des femmes. précédée d’un étendard.
Le chant sera de quatre chœurs : chaque bande fera un chœur ; chaque chœur aura son président , lequel portera un petit étendard, qu’il élèvera après que sa bande aura chanté son couplet, pour donner le signal à la bande suivante. Le même président aura soin de veiller à ce que sa bande n’aille pas en confusion, et aura seul le droit de marcher hors les rangs.
Pères et mères, vous êtes très instamment priés, suppliés d’engager vos enfants et vos domestiques à se comporter à la procession avec piété et modestie.

Avis pour l’heure de la procession.

1° La procession sera comme par ci-devant annoncée au son de la cloche, dès le vendredi auparavant , sur une heure après midi , pour avertir le peuple à se disposer.
2° La procession sera carillonnée, la veille, sur le soir.
5° Le jour de la procession, dès une heure du matin, on sonnera le premier ; à deux heures, le second; ensuite, le carillon à deux heures et demie. Le prêtre conduisant la procession commencera le Veni Creator, fera une courte exhortation, de sorte qu’il sera toujours prêt à partir sur les trois heures précises. On exhorte tous les pèlerins à se rendre à l’église, pour entendre le sermon, et pour partir ensuite tous ensemble dans l’ordre indiqué ci-dessus.
4° On prie les pèlerins de se réunir à l’issue de la grande messe de Blangy , pour repartir tous ensemble, toujours dans l’ordre marqué, jusqu’au calvaire, à la sortie des haies de Bouttencourt, d’où il sera permis, après avoir chanté l’Ocrux Ave en français, de marcher en silence, jusqu’au Calvaire, au-dessus du bois,ou l’on se reposera suivant l’usage.

Le livre qui nous fournit ces détails contient les prières, les cantiques et les litanies qu’on chantait tant à l’église de Blangy que durant l’aller et le retour de la procession de Tours.
A la suite de l’une de ces litanies, on lit la note suivante : On recommande à vos prières. Me Nicolas Crétel, ancien curé de Tours (lequel a été tué au bois de Vismemont, d’un coup de fusil, le jour de Saint-Firmin 1651, en retournant de la procession, par un nommé Jacques Delafosse de Hamicourt, qui pour cet assassinat fut pendu sur le marché d’Abbeville), pour lequel nous allons chanter le DE PROFUNDIS.
Cette date de 1651 nous montre que la dévotion à Notre-Dame de Blangy est très-ancienne et doit avoir été instituée à la suite de quelque peste ou famine, comme il en arriva tant au moyen-âge en Normandie.

Voici la peinture que nous fait Ta Licquet de le famine de 1039: Au moment de la récolte, la campagne ne se trouva couverte que d’herbes parasites. Le boisseau de grain, dans les terres qui eu avaient donné, ne rendait qu’un sixième de la quantité ordinaire. Seigneurs et vassaux. riches et pauvres, souffraient également du même mal. La pleur de tous les visages, la maigreur de tons les corps, faisaient ressembler les hommes à une population de spectres ambulants. Quand le peu de provisions fournies par ‘le sol furent épuisées, on mangea les animaux domestiques. Cette ressource venant à manquer, il fallut demander aux cadavres un horrible soulagement à la faim. Malheur au voyageur isolé : assailli par des bandes affamées, il tombait sous les coups de ces désespérés, et ses ‘membres. partagés entre eux devenaient leur pâture. Malheur encore a celui qui s’arrêtait dans les hôtelleries sur le bord des routes; il périssait assassiné pendant la nuit, par le même motif et pour le même résultat. On vit des hommes présenter quelque friandise à des enfants ,les attirer ainsi à l’écart et les immoler à leur faim . La chair humaine était devenue l’objet d’une horrible spéculation , et les récits parlent d’un homme qui en vendait de toute cuite au marché.
La récolte vint réparer ces désastres.
Beaucoup d’autres famines et d’autres pestes ravagèrent nos contrée.. En 1082, effrayé par le fléau, Guillaume-le-Conquérant n’osait rentrer en Normandie. Deux ana plus lard. a la suite de la peste et de la famine, les inondations ruinaient les champs et emportaient des villages entiers. La sécheresse de 1095 amena une grande disette et une grande mortalité l’année suivante. par la suite d’une contagion qui dépeupla la contrée. En 1106, la peste et les fièvres épidémiques frappèrent encore un grand nombre de victimes. La famine de 1148 fut si grande qu’à Rouen on condamna à être pendu un homme qui avait égorgé plusieurs personnes pour vendre leur clair. L’an 1150, les rivières sortirent de leur lit, et la famine vint de nouveau se joindre a la peste pour jeter l’effroi parmi le peuple. En 1316, a la suite d’une sécheresse qui dura onze mois, survint une famine qui désola la Normandie pendant deux ans. On ordonna alors une,procession générale, dit un historien , et le blé,qui valait 9 livres, ne valul plus que 20 sols la mine. Une chronique du temps parle de cette famine dans les termes suivants :

Vray Dieu , père des cieulx ! que plusieurs gens mengoient
Les herbes, les racines , et sans sel les cuisoient ;
Vains et enflez de fain par les rues aloient,
On ne se donnoit garde que ès- fumiers mourroient.

En 1347, la peste noire exerça les les plus terribles ravages

En ceste année avint si grant mortalité
Qu’il mourut bien le tiers de la crestienté.

En 1563, les Flamands, rapportant la peste du Havre , infectèrent tellement le comté d’Eu ,comme Blangy, Foucarmont et autres, qu’il n’y auroyt eu presque un seul village jusques aux plus prochains de ceste ville qui en auroyt esté préscrué et exempt. Et que plusieurs des dits villages auroyent esté quittés et abandonnés totalement.
Sans pousser plus loin ce coup-d’ceil sur les féaux qui frappèrent tant de fois la Normandie, il est aisé de comprendre la désolation de ses habitants. Quand il ne voit plus sur la terre le remède à ses maux, l’homme finit par jeter un regard vers le ciel, afin d’y trouver du secours. Ses yeux rencontrent ceux d’un bon père qui lui tend la main pour le tirer de sa misère. Alors un rayon d’espérance vient poindre dans l’affliction, et le malheureux essaie de faire quelques pas vers celui qui lui offre la santé et la consolation. C’est ainsi que nous nous expliquons ce grand nombre de processions votives que nous rencontrons encore dans beaucoup de paroisses

J.-E. DECORDE. 1867

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