Les gamins verriers de la Bresle, du Tréport et de Eu

Le verre apparaît en Normandie dès l’époque gauloise, mais c’est à partir du 14ème siècle que son industrie se développe vraiment en forêt d’Eu.

Une dizaine de verreries s’installent, et commence une tradition qui reste vivace aujourd’hui encore. Le lieu n’est pas choisi au hasard: la forêt regorge de bois dont les verriers alimentent leurs fours. Mais abondent aussi sable fluviatile et fougères, dont les cendres sont riches en potasse, qui mêlée et fondue avec le silice du sable, donne la pâte de verre.

Au Moyen-Âge, les ateliers verriers font l’objet de concessions accordées par les comtes d’Eu à des « gentilshommes directeurs ». Les privilèges liés à ces charges et concessions (entrées à la Cour et droit de chasse sur les terres comtales) sont transmises de père en fils, avec l’indispensable savoir-faire verrier. Ces privilèges se perpétuent jusqu’en 1789, date à laquelle la profession du verre s’ouvre à toutes les classes de la société.

Autour du gentilhomme verrier, travaille le « tiseur », chargé de la surveillance des fours et des creusets. Le « cueilleur », lui, extrait le verre en fusion à l’aide de al canne, qu’il passe à son collègue le « bossier », chargé du soufflage et du façonnage. Un apprenti, nommé dans le milieu verrier « le gamin », complète cette petite équipe qui, sauf les journées de fête, travaille 12 heures par jour du lundi au samedi.

Le talent des verriers d’Eu a vite passé les frontières. Ainsi, en 1560, quand le roi d’Espagne désire vitrer le palais et le monastère de l’Escurial, la Normandie, la Bourgogne, la Lorraine (et les provinces espagnoles aussi il va sans dire) envoient à la cour des échantillons de leur réalisation. Après examen c’est la Normandie qui est retenue avec ses 9 verreries, dont 3 sont installées en forêt d’Eu, à Saint Martin-au-Bosc, à Retonval et à Varimpré.

Puis peu à peu et notamment au 19ème siècle, la généralisation du charbon comme combustible à la place du bois entraîne le déplacement des verreries, qui quittent les sites en lisière de la forêt d’Eu pour venir s’implanter dans la vallée de la Bresle.

Alors au bourg de Hodeng-au-Bosc, la verrerie du Courval, bâtie en 1623 par François Le Vaillant  après autorisation de la Duchesse de Guise Comtesse d’Eu, produit glaces, miroirs et lustres, avant d’orienter sa production vers les vases.

Au village de Nesles-Normandeuse, en 1776, le sieur Gruel obtient du Duc de Penthièvre le privilège de créer une verrerie, où sera fabriqué d’abord du verre à vitre, puis ensuite produit du cristal. Dans la même commune, en 1884, la verrerie Félix Denin, équipée d’une halle à trois fours, réalise elle des flacons.

A St Riquier-en-Rivière, l’industrie du verre apparaît au 17ème siècle. La suite est florissante. Le village abrite jusqu’à 400 habitants et même, chose alors rare, bénéficie d’une école. 4 verreries se succèdent sur la commune, dont, par exemple, « la Petite Verrerie » du Val d’Aulnoy. A Saint-Riquier, on fabrique alors récipients à boire, carafes, encriers, lampes, cloches à salade, ventouses, pots à sangsues, tous menus objets qualifiés de « verroterie et bimbeloterie »— tandis que, dans les « Grandes Verreries », est surtout usiné et soufflé le verre à vitre, dit « normand », fort réputé.

A la fin du 19ème siècle, beaucoup de verreries orientent leur production vers le flaconnage pharmaceutique, et le flaconnage de luxe pour les alcools et la parfumerie. Les usines tournent à plein, favorisées à partir de 1875 par la mise en service de la voie ferrée Beauvais-Le Tréport. Les nobles verriers ont été remplacés par des capitaines d’industries. Mais les tireurs, les cueilleurs, les bossiers triment toujours, de même que les apprentis, ces gamins dont le sort n’est guère enviable.

A partir de l’époque où fut abandonnée la fabrication artisanale au profit de la production de série pour approvisionner les marchés de la bouteillerie, de la gobeleterie et du flaconnage, les conditions de travail des verriers devinrent plus pénibles: rythme de travail accéléré, chaleur intense, proximité des fours, dangers des brûlures, manipulation de matériaux incandescents, insalubrité ambiante.

Une catégorie d’ouvriers était particulièrement défavorisée: celle des gamins.

 Tout au long du 19ème siècle et jusqu’à 1914 même, les maîtres verriers font appel à la main d’œuvre enfantine pour les petits travaux — mais pas les moins ingrats.

Les garçons ont parfois moins de 8 ans. D’ailleurs, dans la même famille, le père, la mère, et les jeunes triment à la verrerie. La rémunération de chacun est basse;  mais le cumul des salaires apparaît alors comme une rétribution correcte de l’ensemble de la famille. De plus, certains maîtres verriers argumentent que le travail des « gamins » est la meilleure solution pour remédier au vagabondage, en cette période où l’école est facultative.

C’est en 1882 que la scolarisation devient obligatoire pour les enfants de 6 à 13 ans, à 12 ans pour ceux qui décrochent le Certificat d’Études Primaire.

Certes, des décrets fixent le nombre d’heures de travail et l’âge limite d’embauche des enfants. Mais ils sont souvent transgressés par l’accord de dérogations, subterfuges divers.

Dans les verreries de la Bresle et des environs du Tréport, d’Aumale et Eu, les gamins nettoient l’usine, les outils. Mais ils sont surtout utilisés comme « teneurs de moule », avec apprentissage sur le tas. Le rôle du gamin, assis, les jambes écartées, près du four, à même le sol ou sur un tabouret bas, consiste à fermer puis à ouvrir le moule. Les bossiers présentent le verre en fusion, maintenu en équilibre en bout de canne. Ensuite, ils le déposent dans le moule entrouvert puis refermé par le gamin. Puis ils remplissent la cavité par soufflage à la bouche. Le travail du garçon devient alors pénible; sa position est inconfortable; le four est proche; le moule devient si brûlant à mesure que le travail avance qu’il faut le refroidir à l’eau; alors ce sont des vapeurs brûlantes que le gamin reçoit en plein visage.

Les verriers, payés en partie au fixe, en partie à la pièce, ne tolèrent aucun ralentissement., aucune erreur de manœuvre et reportent sur le gamin la responsabilité d’un ratage, d’un « loupé ». Les insultes alors pleuvent, mais aussi les coups de sabot dans les jambes, les brûlures, et ce coup sur le crâne (toujours tondus), poing fermé et majeur replié, qu’on nommait une coque de verrier. « C’est le métier qui rentre » plaisantait-on alors dans l’atelier en ces temps où le travail des jeunes était quasi naturel et vécu comme une fatalité.

Si les enfants des ouvriers étaient relativement épargnés par ces punitions, d’autres garçons étaient moins favorisés. Ce sont les fils de famille nombreuse abandonnés par leurs parents, ramassés et recrutés à bon compte après avoir coupé tous liens familiaux. Souvent, alors, il s’agit de petits espagnols et de jeunes bretons —  ce qui explique aujourd’hui la consonance de certains patronymes rencontrés dans nos régions verrières.

Si certains gosses totalement esseulés et livrés à eux-mêmes trouvaient pension (qu’ils payaient de la sueur de leur travail) chez quelque veuve ou famille de verriers, c’est surtout le « Service des Enfants assistés et moralement abandonnés » qui pourvoyait les verreries des excédents de gamins dont il disposait, après avoir cependant assuré en priorité les places de garçons de ferme.

En principe ce « Service » veillait sur l’évolution de ces enfants. Ainsi un télégramme expédié le 28 octobre 1900 par la préfecture au sous-préfet de Neufchâtel-en–Bray dit: « Enfants Bretons, objet de votre télégramme de ce jour, n’appartiennent pas à la Seine Inférieure. Prière d’inviter M. Scobart, maître verrier à Vieux Rouen chez qui ils étaient placés, de les faire prendre d’urgence à l’Hospice de Neufchâtel. »

De même, le 2 juillet 1895, un Rapport de Monsieur le maire du Tréport à Monsieur le sous-préfet de l’arrondissement de Dieppe ayant pour objet la situation matérielle et générale de la verrerie du Tréport, débute ainsi:

« La verrerie du Tréport est dans les mains du maître verrier actuel depuis le mois de décembre 1891. Au point de vue de l’exploitation industrielle, il n’y a rien à dire de cette verrerie qui marche régulièrement et parait donner d’heureux résultats à son propriétaire.

Il n’en est pas de même au point de vue moral. Il est de notoriété publique que les ouvriers sont exploités et que les lois de protection des enfants et des travailleurs de tout sexe et tout âge sont éludées… »

Certes, quelques apprentis, plus habiles et qualifiés que d’autres, finissaient par passer de l’emploi de teneur de moule à celui de porteur à l’arche, puis à évoluer vers des postes plus intéressants. Certes, aussi, les visites des Inspecteurs du travail (toutefois rarement suivies d’effet) apportaient un peu de répit aux enfants.

Il n’en demeure pas moins que le sort de ces gamins verriers était âpre et rude et que l’amer souvenir de cette époque marquera longtemps les mémoires. Au point que, jusqu’à vers 1930 environ, dans la vallée de la Bresle, la région du Tréport et de Eu, un jeune garçon qui travaillait mal à l’école était menacé par son instituteur « d’être envoyé travailler à la verrerie » s’il continuait à négliger devoirs et leçons.

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Article paru dans la revue « ROUEN LECTURE Normandie » n°68, de Mars 2002.

Publié avec l’autorisation de Philippe Galmiche, directeur de publication. « ROUEN LECTURE Normandie », 200 rue de Verdun, 76230 Bois-Guillaume

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2 reflexions sur “Les gamins verriers de la Bresle, du Tréport et de Eu

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